Avec Aimefric Chauprade, la trahison n’est vraiment plus ce qu’elle était

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Il y eut Alcibiade, cet intrépide général grec à la beauté légendaire dont le charisme subjugua Perses et Spartiates dans les camps desquels il est successivement passé. Ayant donc trahi sa cité d’Athènes plusieurs fois, il y fit un retour triomphal en 407 avant Jésus-Christ. C’est le traître héroïque. Il y eut aussi Judas dont l’ignominie émane moins de la volonté d’un homme que de la sublimité noire d’un destin – renégat mystique et douloureux, écrasé par le poids de sa faute. Plus tard et plus français, il y eut encore le Grand Condé, frondeur hésitant entre le Privilège et l’Allégeance qui, après avoir servi l’ennemi espagnol, obtint le pardon royal et remporta pour la monarchie quelques batailles de Hollande. Il fut un « déloyal d’honneur ». Diplomate redoutablement subtil, Talleyrand trahit tous les régimes sans renier la France – en bon machiavélien si l’on se rappelle que Machiavel aimait «sa patrie plus que son âme ». Joseph Darnand, héros des deux guerres mondiales, « ce grand dévoyé de l’action » selon l’expression parfaite de De Gaulle, mit un courage physique inouï au bout de sa Collaboration – impossible de mépriser sans mauvaise foi ce félon de jugement, pas de volonté.

Et maintenant, comment se porte la trahison ? Quand on se tue à répéter que le niveau baisse… voici – Ecce puceau – Aimefric Chauprade. A dire vrai, ce n’est pas sans répugnance que je me suis résolu à lui consacrer quelques lignes, craignant de le sortir de sa misère en l’élevant à la dignité littéraire. Mais, soyons justes, il m’a mérité par son travail. Alors que peu m’étonne, il a réussi à me surprendre. Il a tout osé, tout fait, et porté la trahison dans son âge post-moderne. Oh certes seulement dans un parti politique, la France étant à jamais trop grande pour son petit corps. Saluons toutefois la belle prestation de ce véritable perform-artiste du reniement, qui ne se déplace à la recherche d’un billet qu’imper ouvert, froc baissé, main tendue et regard fuyant.

Les faits, d’abord. Rejoignant le FN en 2013, Aimefric obtient tout de suite, grâce au discernement supérieur de sa direction, une place éligible au parlement européen avec son très gros salaire. Après s’être fait connaître par une ligne anti-atlantiste pro-russe, opposée au « choc des civilisations », il retourne sa veste dès l’été 2014 en préconisant le soutien aux États-Unis au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste. Il se grille parallèlement auprès de tous ses réseaux, français et russes, par un ensemble d’indélicatesses comportementales et financières. C’est que l’argent est son amour, sa passion, son tendre drame. Il s’exhibe ensuite dans l’affaire Air cocaïne en se présentant comme le « chef de la première équipe », portant son rôle en bandoulière, ce qui a heurté la culture de secret et de pudeur des militaires physiquement engagés, eux, dans l’opération. Car c’est l’autre passion du garçon, la virilité – d’emprunt, elle aussi. Mis sur la sellette par cette affaire, il quitte enfin le Front à la fin 2015 sous des prétextes moraux et idéologiques qui n’ont trompé personne. Mais il atteint tout récemment son climax par une offre ouverte de tapin. Admirons l’artiste : « Je trouve les programmes de Fillon et Le Maire très intéressants » ; « la candidature de Michèle Alliot-Marie est crédible, elle a le sens de l’État » ; « Nicolas Sarkozy conserve le dynamisme qu’on lui connaît ». Après avoir dénoncé le Grand Remplacement migratoire, il applique aux Républicains une fellation idéologique de professionnelle expérimentée : « Il est bien sûr essentiel de contrôler l’immigration et de nous concentrer sur l’intégration, mais nous ne pouvons pas diaboliser les migrants dans le même temps (…) Nous devrions être fiers que des migrants veuillent venir en France et prendre part à notre histoire commune, à notre langue, à notre culture ». Il conclut sa prestation en donneuse qu’on n’a pas besoin de torturer : « Je suis l’arme anti-FN pour la droite. Je sais tout sur ce parti, je n’ai pas dévoilé toutes mes cartes, et ça, ils le savent chez les Républicains ». Et c’est là que ça devient beau, presque sublime. A cette altitude où l’air se raréfie, il n’y a guère peut-être qu’Éric Besson pour rivaliser. Je peux me tromper mais je crains pour lui que les équipes de Sarkozy notamment, avec leur grande culture de la corruption, apprécient à sa juste valeur la candidature Aimefric.

Le personnage, ensuite. Pour l’avoir rencontré au Front où je me suis trouvé quelques fois à la table des caciques, j’ai senti que dans ce biotope où grouillent les 5e dan de karaoké, les homosexualités haineuses et les cathotradismes à moustaches en retour d’adolescence, on tenait là un champion. Il avait quelque chose de plus, une obséquiosité vénale, un taux de fausseté radioactif qui faisait pâlir tous les autres. J’ai d’instinct vu en lui le genre de type auquel il est légitime de faire signer une reconnaissance de dette pour un prêt de vingt centimes. S’il vous dit qu’il fait beau dehors, il faut d’urgence aller vérifier soi-même. Et puis on perçoit vite son drame intime : rien n’y fait, toute tentative de virilisation s’écrase sur le mur du réel ; l’image de ce qu’on voudrait être recule sans cesse, et revient en permanence ridiculiser ce qu’on reste fatalement ; puceau un jour, puceau toujours, tous les succès conservent un goût de râteau de lycée, sans même parler de ceux qu’il s’est pris au Front. Enfin pour en dire un mot, et être juste, l’ascension d’Aimefric a été favorisée par ses quelques compétences intellectuelles, toutefois largement surdimensionnées par un mouvement qui souffre en la matière de cruelles carences. Mais là encore, parce qu’on est ce qu’on est, ses livres sont généralement des collections d’articles sans style ni unité organique, juxtaposés, qui respirent la paresse et, pour les « professionnels de la profession » , la pompe et le vol d’étudiants.

Mais c’est son œuvre morale qui compte. J’étais certain qu’il trahirait un parti qui, par ailleurs, ne mérite pas forcément qu’on y reste. Je me suis seulement trompé sur la date, ayant pronostiqué 2019. Allant plus vite et plus obscène, il a donc réussi à m’étonner, moi qui suis à l’occasion amateur de laideurs élaborées – films de série B, variétés kitsch et bimbos. Comme Bob Flanagan « le supermasochiste » avait plongé l’idée même de théâtre dans l’abjection post-moderne, l’obscur Aimefric Chauprade restera dans la (toute) petite histoire pour avoir fait du mal à la notion de trahison. Car en ce domaine comme dans d’autres, c’était vraiment mieux avant. Mais j’ai bon espoir qu’on retrouve, là comme ailleurs, un peu de grandeur. Vivement Talleyrand et rendez-nous Judas !